En février 2006, 50 ans après février 1956, j'avais fait 5 chroniques dans le journal Le Progrès, résumant le mois de février 1956, le plus froid de tout le 20 ième siècle.
 
Je vous joins le document-chroniques et des photos.
 
Cela permettra peut-être aux nouvelles générations de relativiser le froid de ce début février et de comprendre comment fonctionnait la société il y a 56 ans (en 1956)
 
Sincères et chaleureuses salutations humanistes
 
Rémi Cuisinier surnommé par la presse le passeur de mémoire qui a 71 ans10FEVRIER 67&à_

Paru, avec les photos, dans ma chronique hebdomadaire : « les belles histoires de Rémi » dans le Progrès-dimanche du 29 janvier 2006 au 26 février 2006

Le froid du mois de février 1956

Afin que la mémoire collective ne devienne pas amnésique, il faut raconter et surtout écrire, les évènements qui ont marqué notre existence. Et bien voilà, il y a 50 ans (un demi-siècle !), un froid sibérien a envahi toute l’Europe et bien entendu la France. Dans notre pays et dans notre région Lyonnaise, ce froid de canard, a commencé le 1er février 1956 et s’est terminé le 29 février (année bissextile). Parlez-en à ceux qui, adon, étaient enfants ou adultes, ils ne sont  pas près de l‘oublier. Le 1er février était un mercredi comme cette année 2006.

J’ai parlé vaguement de cet hiver 1956, dans certains de mes livres, mais là, pour écrire la présente chronique, en me rappelant mon propre vécu, je viens d’approfondir mes connaissances en allant vers les anciens. Et puis aussi vers les journaux qui sont très intéressants, et aux archives, j’ai passé au peigne-fin, tous les journaux du Progrès de ce calamiteux mois de février 1956. De nos jours, beaucoup de jeunes pensent que l’hiver le plus froid du 20ième siècle, c’est 1954. Et bien la confusion vient du fait que c’est cette année-là que l’Abbé Pierre a poussé son coup de gueule pour sauver les sans abris et de nos jours chaque année les médias parlent de cet hiver 1954. Certes il fut froid, mais surtout sur sa longueur, mais sans commune mesure avec le mois de février 1956.

Je m’en souviens comme si c’était aujourd’hui, j’avais eu 14 ans le 1er novembre précédent et le 3 janvier 1956, je commençais à travailler, comme commis-épicier, nourri, logé et blanchi, dans une épicerie-vin, chez Ulysse Pernon, au 247 rue Paul Bert à Lyon (quasi à la Part-Dieu). Je servais les clients à l’épicerie, et mes patrons vendaient du vin à la tireuse. La part la plus importante de mon boulot, c'étaient les livraisons de vin et d’épicerie, avec un tri (triporteur à pédales). En ce temps-là, quasi tout Lyon était pavé, c’était pénible, mais moins que de monter des caisses de 10 litres de vin et de l’épicerie, dans les étages sans ascenseur. Le mois de janvier avait été normalement froid, mais le mercredi 1er février changement de décor. En me levant à 6 heures du matin, je sentais que ça bisaillait (comme on dit dans les Monts du Lyonnais), après avoir bu le jus avec mes patrons, j’ouvrais le rideau en bois de la devanture, puis de suite je préparais mes commandes à livrer ce matin-là. Je tirais 30 bouteilles de vin rouge 10°, je les rangeais dans les casiers en bois, et mon patron me donnait les adresses de livraison, puis je chargeais les trois caisses  dans mon tri. Debout sur les pédales, j’affrontais la bise glaciale et j’avais parcouru à peu près 200 mètres, que j’entendais dans la caisse de mon tri : « gling-gling-gling », un vrai bruit de verre éclaté. Stupéfait je m’arrêtais et je constatais que tous mes litres de vin éclataient par le gel. Je rebroussais chemin, j’appelais mon patron et au bord du trottoir il venait constater les dégâts, j’avais un peu la trouille, mais il me disait : « mon vieux Rémi c’est de ma faute, moi qui suis un ancien vigneron de Sologny en Saône et Loire, j’aurai dû regarder le thermomètre ce matin, car regarde sur le volet de la devanture il marque moins 13° et il faut savoir que le vin 10° gèle à moins 11° et le 13° à moins 14°. Allez gone rentre et aujourd’hui tu livreras juste de l’épicerie qui ne gèle pas ».

Amis lecteurs je peux vous dire que depuis ce jour-là, je sais à partir de quand le vin gèle.

Les jours suivants, comme le froid était encore plus important, en livrant je prenais des engelures aux mains et aux pieds, et quand certaines fois la température descendait à moins 24°, les jointures de mes doigts de mains éclataient. Mes patrons étaient sympas et me faisaient réchauffer près de leur fourneau dans la cuisine. Pendant ce mois de février, lorsque les ménagères venaient chercher un litre de rouge, avant de sortir de la boutique, elles l’emmaillotaient comme un nourrisson, et pour rentrer chez elles, il n’y avait pas de commérage en cours de route.

Ce mois de février 1956, le journal Le Progrès informait bien ses fidèles lecteurs et comme aussi mes patrons écoutaient la TSF pendant le dîner de midi et le souper du soir, voici à peu près, la chronologie des nouveaux (nouvelles), quasi comme si c’était le moment présent :

Toute l’Europe grelotte de froid et le record de froid, début février est de moins 53° en Suède.

En France moins 39° dans le jura, moins 35° dans la Corrèze, moins 31° dans les Cévennes, moins 29° à la gare de Sainte Foy l’Argentière dans les Monts du Lyonnais.

 

A Paris l’Abbé Pierre demande à la préfecture de police, d’installer dans les rues des braseros et des cantines roulantes et de loger les sans-abri. Les immeubles neufs sont réquisitionnés, mais on compte déjà des morts dans toute la France. A Lyon le Progrès du 2 février 1956 titre : A Lyon 1800 personnes sont menacées de mort.

Ces miséreux qui vivent dans des caves, dans des greniers, des cabanes de jardin, sont secourus par le Foyer Notre-Dame des Sans-Abri et par l’Armée du Salut. Mais cela ne suffit pas et des gens meurent de congestion. Dans les appartements des quartiers pauvres, comme le charbon manque, des gens versent ½ litre d’alcool à brûler dans une assiette et peuvent se chauffer (4 à 5°) pendant une heure. (je me souviens que des ouvriers, disaient à l’épicerie, que la nuit, ils dormaient tout habillés)

A Lyon la lône Féliza (terrain marécageux situé vers le Pont Pasteur) où s’entassent depuis fort longtemps dans des bidonvilles (je m’en rappelle) les plus miséreux des miséreux, survivent par miracle, néanmoins il y a  des morts de faim et de froid.

En France, les Canaux sont bloqués par les glaces, les rivières et certains fleuves, commencent à geler et il y a aussi dans les villes une baisse du gaz d’éclairage. Le Progrès recommande le 3 février : « dès la première et grande offensive nocturne du froid d’avant-hier, les automobilistes se sont empressés de prendre les précautions nécessaires. Il n’est pas superflu de leur rappeler que le volume d’antigel ou d’alcool, les mettant à l’abri de tous dégâts graves, doit équivaloir à 30% environ de la contenance du radiateur-groupe moteur. Mais si en roulant, les automobilistes ne veulent pas voir geler leur radiateur, ils doivent préserver l’avant de la voiture avec des plaques de carton. Si l’on veut que la boîte à vitesses ne soit grippée, il est prudent de maintenir, à l’arrêt, la pédale d’embrayage enfoncée, à l’aide d’un poids ou d’un levier. Avant de partir le matin, il est indispensable de « dégommer » les cylindres à la manivelle et dès que le moteur démarre il faut éviter d’accélérer, mais le laisser tourner d’abord avec le starter, puis au ralenti dès qu’il est chaud ».

 Comme déjà à l’époque tout le monde n’achetait pas le journal, je ne vous raconte pas les dégâts, dans les villes et les campagnes.

Le 4 février Le Progrès qui écoute la Météo, signale que demain ce sera le redoux 

Le 5 février, il fait moins 8° et il y a des pluies "verglassantes" et je revois encore des piétons lyonnais arriver à marcher, car ils ont mis des grosses chaussettes de laine sur leurs chaussures. A Villeurbanne, les gamins patinent dans les bassins de l’avenue des Gratte-Ciel. A Lyon les éviers, souvent raccordés sur les descentes d’eaux pluviales, avec le gel, tout éclate et ce sont de véritables blocs de glaces qui pendent au-dessus des trottoirs.

Le 11 février, la Saône est complètement prise dans la glace et sur cette banquise chaotique, des gens traversent le fleuve à pied et même quelques aventuriers, gagnent leur pari en le traversant en auto. A Lyon avec  moins 24° il y a encore des morts par congestion.

Il tombe 50 cm de neige à Nice et tout Saint Tropez est isolé par cette neige.

A Strasbourg, on tente de débloquer au lance-flammes les aiguilles de l’horloge géante de la gare, qui sont prises dans la glace.

A Venise, 40.000 bouteilles de lait explosent et un quartier est transformé en mer de lait.

Toujours ce 11 février 1956, les autorités des services municipaux de la  Ville de Lyon, font percer par un garde, à l’aide d’un vilebrequin, la glace du lac du parc de la Tête d’Or, et il mesure son épaisseur. Comme elle dépasse les 15 cm réglementaires, demain le lac sera ouvert aux patineurs (d’ailleurs je me souviens que des gamins du quartier de la commune libre Villette-Paul Bert y sont allés patiner).

On apprend par le journal du 12 février que quai St Vincent, un ponton de natation a été défoncé par les glaces et a chaviré.

Ce jour-là, par un temps glacial, au Stade Municipal de Gerland l’équipe de L’O.L emmenée par son capitaine André Lerond met une raclée aux bordelais : 5 à 2 (j’étais au match, derrière les cages du goal, debout ou assis sur des chaises qu’on louait ). Je me souviens qu’à la mi-temps, pour se chauffer, certains avaient fait brûler des chaises en bois. 

 

Le 13 février 1956, il tombe 20 cm de neige à Lyon et dans les Monts du Lyonnais où la bise ou la traverse l’emmène, provoquant de nombreuses congères. Les routes, qui ne sont pas déblayées provoquent de nombreux accidents et à Lyon des personnes chutent lourdement sur la neige verglacée et sont hospitalisées à l’Hôpital de Grange-Blanche. Et dire qu’on n’est même pas à la mi-février !

Les plombiers n’abondent pas de partout, car des canalisations d’eau n’ont pas été vidangées et éclatent avec le gel et provoquent de graves inondations et des dégâts importants.

Comme le charbon n’arrive plus de Saint-Etienne, la ville de Lyon décide de fermer plusieurs écoles et des milliers de gones restent chez eux. Les rues de la ville sont transformées en véritable cloaque de boue et de neige qui gèle pendant la nuit. Alors le lendemain, 500 employés municipaux, tant cantonniers qu’égoutiers, jettent à la pelle mais souvent à la main 250 tonnes de sel. Ils sont aidés par 100 volontaires et les autorités de la ville déplorent qu’en cette période de chômage, il n’y ait pas plus de bonne volonté.

Le 15 février à Violay, un cultivateur de 50 ans est porté disparu et on craint le pire car on n’a retrouvé que sa casquette dans la neige. Il paraît qu’à côté à Villechenève il fait moins 30°.

Le jeudi 16 février c’est la deuxième vague de froid et il fait moins 21° à Lyon et moins 29 ° degrés dans les Monts du Lyonnais.

Il fait tellement froid, que les tueurs des abattoirs de la Mouche à Gerland (de nos jours une partie de la Halle Tony Garnier), ne peuvent plus travailler et sont obligés de cesser momentanément, leur métier.

En ville comme à la campagne, il y a de nombreux feux de cheminées et les pompiers ont de grosses difficultés, pour circuler avec leurs lourds et vieux véhicules. Avec la neige verglacée, les congères et surtout le froid qui gèle l’eau dans les tuyaux et parfois toutes les canalisations d’eau qui ont gelé, tout ça  complique encore le dévouement de ces bénévoles.

Tous les transports routiers tournent au ralenti et la nuit, les chauffeurs ne veulent plus rouler, car en cas de panne c’est la mort quasi assurée (adon, pas d’embouteillages de camions sur les autoroutes, car il n’y en avait aucune en France). Les routes d’Auvergne sont impraticables et une partie de cette province est carrément isolée du reste du monde.

Le trafic ferroviaire est fortement perturbé, car les locomotives à vapeur gèlent.

En France, on commence à essayer de comptabiliser, les dégâts occasionnés aux cultures par le froid et ça se chiffre par milliards de francs (anciens). En Provence, il y a 4 millions d’oliviers qui ont été brûlés par le gel.

On ne compte plus les morts en France et dans toute l’Europe.

Sur les marchés, il n’y plus de marchands primeurs, car tous les légumes gèlent. Il y a juste des marchands de poissons, qui n’ont pas de problème de conservation, car leur marchandise  est immédiatement congelée par le froid.

Le Progrès du 17 février nous apprend que pendant que nous grelottons, le globe terrestre se réchauffe, les glaciers alpins reculent et la température moyenne en hiver y a augmenté de 10° depuis 1910 (comme quoi le réchauffement, qu’on attribue de nos jours à l’effet de serre, n’est pas nouveau !)

Le samedi 18, de cet horrible mois de février 1956, à Lyon comme la Saône est une banquise, le remorqueur « l’Henri Girardon » conduit par Portier est transformé en brise-glace, il fait des essais sur le fleuve et le Progrès fait un reportage, en disant que les 250 CV ont vaillamment bien résisté à la carapace des glaces et Mr Bussat, le responsable du bureau des services de la navigation des Ponts et Chaussées étant au bord du remorqueur donne son feu vert pour attaquer la forteresse de glace. C’est une réussite et les glaces sont brisées sur plus de 5 km de la passerelle Saint Georges au Pont Clemenceau.

La ville de Lyon est fière, car on a fait mieux qu’à Paris, où pour briser les glaces de la Seine, la dynamite a été employée, avec le risque de faire sauter l’arche des ponts ou de les ébranler.

A Lyon, on est soulagé, car on craignait surtout des inondations avec le dégel prochain( ?).

Et bien non, car après quelques degrés de moins, la troisième vague de froid déferle sur l’Europe et la France.

 

A Lyon, il fait souvent de moins 14° à 24 degrés et la population grelotte. Avenue Galline à  Villeurbanne, les habitants sont réveillés par des bruits ressemblant à des coups de fusils, en fait ce sont les platanes qui fendent et il est écrit dans le Progrès  qu’il ne gèle pas à pierre fendre mais à « platane fendre ». On voit aussi une photo où un laitier porte deux bidons de lait et la légende dit qu’il a bel et bien eu les doigts gelés ces derniers jours (j’en sais quelque chose !). Il dit au reporter, que pour lui c’est un devoir de continuer, car ni les vieillards ni les enfants ne doivent manquer de lait.

Le 19 février il tombe 1,50 m de neige sur le plateau ardéchois et le 24 février 1 mètre de neige à Bordeaux, c’est une nouvelle catastrophe.

Les loups, mourant de faim et chassés des pays nordiques, arrivent dans l’Est de la France.

En France aussi des gens commencent à ne plus manger à leur faim, car il n’y a plus beaucoup d’approvisionnement. Les légumes n’en parlons pas : par exemple il y a déjà longtemps qu’on ne peut arracher les poireaux. Il y a aussi la hausse des prix et le gouvernement met  en place, un plan d’urgence pour les stopper.

Le Progrès (qui coûte 15 F) consacre un article à la hausse du prix du beurre : « un seul fait apparaît paradoxal et l’on ne peut manquer d’en incriminer une déplorable spéculation, c’est la hausse inexplicable du cours du beurre. C’est ainsi que celui-ci passe de 660 francs( prix du kilo), à 680 F le 18, 695 F le 19, 700 F le 21 et 720 F le 22 février. Les services des biens et de la consommation conseillent aux ménagères de bouder le beurre en utilisant du saindoux ».

Les stocks de mazout s’épuisent et le charbon est enfin arrivé à Lyon et il est livré par des charbonniers qui ont ressorti les carrioles à bras qui transportent 4 sacs à la fois. Ils les montent inlassablement dans les étages, de 7 heures du matin à 10 heures du soir .

Le 25 février 1956, devant la pénurie de légumes, le gouvernement suspend provisoirement les taxes et droits de douane et autorise l’importation de beurre et surtout de choux et de  poireaux d’Espagne (adon ce n’était pas encore le marché commun).

A l’Arbresle de nombreux véhicules dérapent sur la route verglacée et il y a un gigantesque carambolage. A Lyon place Jean Macé, le fourgon « panier à salade » de Police-Secours entre en collision avec une camionnette des P.T.T.

La troisième vague de froid se termine le 29 février 1956.

Les jours suivants, commence le dégel, alors les gens armés de pioche et de pics, cassent les blocs de glace sur les trottoirs, dans les cours, mais surtout sur les canalisations aériennes. L’ampleur des dégâts est considérable et les plombiers-zingueurs sont débordés de boulot.

Pendant tout le mois de mars 1956, en ville des blocs de glaces s’écrasent au pied des passants et c’est miracle que l’on n’ait pas compté plus de victimes.

Amis lecteurs, ça c’était la partie citadine, mais en raccourci je vais parler du mois de février 1956 dans les Monts du Lyonnais.

Je pense que tous les cultivateurs des Monts du Lyonnais, qui étaient en activité à cette époque, pourraient apporter des témoignages sur le vécu de ce mois de février 1956.

Pierrot Ponchon de Haute-Rivoire, 82 ans en 2006 et bon pied bon œil, avait 32 ans en 1956. Avec sa femme Paulette, ils faisaient aller leur ferme aux hameau des Ferrières. Et bien mes aïeux ! avec leurs nombreux enfants, ils ont baraillé pendant ce mois de février1956, encore que, par rapport à certains, ils avaient été prévoyants en rebouchant bien le furignon de leur cave, ce qui fait que les patates, les légumes et les betteraves n’avaient pas gelé. Ils avaient aussi bien empaillé la pompe qui alimentait le bachas des vaches. Chaque jour, ils mettaient au chaud à l’écurie,  les seaux de nourriture des cochons. Pour le lait il n’y avait pas trop de problèmes, car sitôt trait, la cour traversée au pas de course, le lait était écrémé. Et la crème mise hors-gèle faisait les jours suivants du bon beurre qui en priorité servait pour la famille nombreuse. Pierrot m’a raconté, que lorsqu’il entendait une poule qui chantait, car elle avait pondu un œuf, quelqu’un allait vite le chercher avant qu’il ne gèle, car m’a t’il dit : « un œuf chaud gèle encore plus vite qu’un œuf froid. » Heureusement qu’adon, il y avait toujours le cochon au saloir et qu’ils l’avaient sous la main.

Quant aux cultures une bonne partie des semailles, avaient été brûlées par le gel de ce froid exceptionnel. Alors au printemps, à la place il avait fallut ressemer de l’avoine.

Pierrot Servant, mon copain d’enfance et mon conscrit, m’a dit que chez eux, à la Terrasse à Haute-Rivoire, ils avaient eu quasi les mêmes difficultés. Il se souvient qu’à la cave, leurs patates avaient été « frisées » par le gel et pour que le froid ne rentre pas dans l’écurie des vaches, à l’extérieur, ils versaient des brouettées de fumier contre les portes.

 

Mon ami Joseph Courbière qui habite dans le triangle Thurins, Yzeron, Saint Martin en Haut, qui a 70 ans et se rappelle comme si c’était hier, de ce mois de février 1956,  il avait 20 ans (il est parti au régiment en septembre 1956). Joseph vient de cesser son activité de petit paysan et jusqu’au bout il a tenu a travailler à l’ancienne. Son témoignage est quasi similaire à celui de Pierrot Ponchon, avec quelques variantes. Par exemple, comme appoint à leurs petits revenus de la ferme, ils avaient plusieurs pommiers d’anciennes variétés. Donc en cet hiver 1956, lorsque le petit commerçant venait chercher les pommes, ils faisaient vite pour les charger dans le camion calfeutré pour un petit trajet. Les pommes étaient à la cave, où un brasero était allumé pour maintenir une température qui empêchait de geler et il fallait faire vite pour ouvrir et refermer la porte car comme dit Joseph Courbière : « le froid a plus vite fait de rentrer que de ressortir ».

Il se souvient qu’à l’écurie des vaches, ils arrivaient à avoir plus 12°, grâce à la chaleur animale. Le bachas étant dans la cour,  et approvisionné par de l’eau de source, il fallait casser souvent la glace, et les vaches hésitaient à boire cette eau plus que glacée.

Chez eux aussi, les semailles avaient quasi toutes été brûlées par le gel, mis à part une terre qui était à l’abri de la bise et dont le vent n’avait pas fait envoler la neige qui avait protégé les jeunes pousses de blé. Au printemps, ils avaient refait de nouvelles semailles de seigle, avec une très vieille variété et qui avait franc bien réussi.

Joseph m’a dit : « et bin Rémi on s’en souviendra de ce mois de février 1956 et il faut que les jeunes soient au courant ».

Mon quatrième témoignage est celui de Jean-Marie Delorme qui a 75 ans (des classes en 1 comme moi), il habite à Souzy mais a été paysan à Montromant. Le mois de février 1956, il se souvient même que le premier jour c’était un mercredi. Pour la bonne raison, il avait 25 ans et jeune paysan à Montromant, ce jour-là suivant la tradition familiale, il allait vendre des œufs, du beurre, des fromages, des patates, au marché de Sainte Foy les Lyon. C’était un de ses voisins qui l’emmenait avec sa voiture. Donc ce mercredi 1er février, ils partaient de Montromant où la bise soufflait et il commençait à faire un froid de canard, mais en arrivant à Sainte Foy les Lyon c’était encore pire. En effet des rafales de vent très froid, soufflaient tout sur leur passage et rapidement tous les forains et les petits producteurs ou primeurs, ayant heureusement laisser tourner leur moteur, prenaient tous la décision de repartir chez eux. Jean-Marie Delorme m’a dit que pendant ce mois de février, ils n’étaient pas retourné une seule fois au marché, ça ne risquait pas !

Sa ferme à Montromant étant tournée en plein nord, pour ne pas que tout gèle dans la cave, ils avaient mis un petit phare (un petit poêle), sinon tout aurait gelé comme chez certains.

Pour les semailles, chez lui carrément tout avait gelé et au printemps, il avait en avait été quitte pour semer de l’avoine.

Ces quatre paysans m’ont tous dit qu’il n’est pas souhaitable qu’un pareil froid revienne un jour, car avec les exploitations actuelles, ce serait catastrophique. En effet le nombre de vaches est beaucoup plus important et les problèmes de boissons seraient multipliés et la nourriture n’étant plus la même, comment feraient-ils tous ces jeunes paysans courageux ? Avec les machines à traire où il faut beaucoup d’eau dans les salles de traite, avec le gel comment cela se passerait-il ? Maintenant quasi toutes les vaches sont dans des stabulations, quasi en plein air, houlala ! que faire en cas de très gros froid sur une longue période ?

Je rajouterai, que quelques personnes qui se noient dans un verre d’eau dès qu’il y a la moindre difficulté, comme par exemple lorsqu’il faut déblayer une pellée de neige devant leur maison etc… comment feraient ces gens ? Et puis comment réagirait notre société équipée par de la haute technicité.  A souhaiter qu’on ne revoit plus un mois comme en février 1956.

Je n’ai pas beaucoup parlé des femmes, mais pour sûr, elles doivent avoir des choses à raconter et maintenant qu’elles ont droit au chapitre, je suis certain, qu’elles vont en causer.

Ce mois de février 1956, toutes les lavandières étaient au chômage et les gens se lavaient moins et changeaient moins souvent leurs vêtements et pour cause……… 

Depuis fort longtemps beaucoup de gens me parlent de ce mois de février 1956, comme pour exorciser ce mois calamiteux. A longueur de vie, quand des gens plus jeunes que moi, trouvent qu’il fait froid, je leur réponds invariablement : « oh mais non, vous n’avez pas connu le mois de février 1956. »

Un vieux dicton patois dit : « le piti fuvri gnaque tojors de la téta ou de la quoua (le petit février mord toujours de la tête ou de la queue), mais cette année 1956, il avait mordu de la tête jusqu’à la queue. Un vieux paysan de cette époque m’a dit aussi en patois : « en 1956 la grinde polaille nère ayeu si freu, que la grinde bise freude, lu saron le tru du cu ( en 1956 la grande poule noire avait si froid, que la grande bise froide, lui a boucher le trou du cul).

Fin de ce récit du mois le plus froid du 20ième siècle (mon grand-père Jacques Cuisinier né en 1873 à Brussieu n’avait jamais vu un tel froid continu !)

Nota : dans l’épisode paru le 12 février 2006, vous vous souvenez de cet agriculteur de Violay dont on avait retrouvé juste la casquette et bien voici ce que sa nièce (Liliane Senty de Violay) m’a communiqué : « j’avais 6 ans à l’époque, et mon oncle Mr Pachoux (le frère de ma maman) était venu passer la soirée chez nous à Panissières. Quand il a voulu s’en aller, à une heure tardive, il neigeait en tempête, mes parents ne voulaient pas qu’il rentre chez lui au hameau « chez Cherblanc » à Violay, mais qu’il passe la nuit à la maison, mais comme il était un petit peu têtu, il a voulu rentrer. Il n’y est jamais arrivé. Mon père et les gendarmes, l’ont cherché, pendant plusieurs jours sans succès. Lorsque la neige a fondu, il a été retrouvé mort, étant tombé dans une congère de neige. Depuis ce moment-là j’ai la trouille des congères »

 

Rémi Cuisinier écrivain

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